Jump to content
Forum Algerie, forum de discussions entre algeriens
Sign in to follow this  
zadhand

Dylan et Aït Menguellet / Chronique du jour

Recommended Posts

Chronique du jour : Ici mieux que là-bas

Dylan et Aït Menguellet (*)

 

 

Par Arezki Metref

 

arezkimetref.jpg

La reprise par Aït Menguellet de Blowin in the wind, en kabyle en 2010, n’est pas un acte banal. Il m’a semblé très significatif qu’Aït Menguellet, auteur-compositeur autarcique – qui se suffit donc à lui-même-, décide de s’accaparer de cette chanson de Bob Dylan qui est considérée comme l’archétype de la chanson protestataire, et qui a fait de lui le guide spirituel du mouvement des droits civiques. On pourrait interpréter ce choix comme une adhésion de sa part au combat de Dylan ou du moins une compréhension de ce combat.Lounis Aït Menguellet déclarait en 2007 : «La création a horreur des reprises. Il s’agit donc là moins d’une reprise que d’un acte de foi et d’engagement partagé. L’influence de Dylan, si elle est parvenue jusqu'à nous depuis les années 1960, c'est précisément parce qu'elle s'appuie sur cette culture dominante américaine dont l’industrie exporte à la fois ce qu'elle produit et ce qui s'oppose à elle. Dont Dylan lui-même ! Il faut déjouer le piège de fatalité rédhibitoire qui aurait conduit à un rapprochement artificiel entre Aït Menguellet et Dylan. L'un et l'autre sont effectivement proches par l'affirmation d'un désir d'exister en tant qu'individu libre mais aussi en tant que minorité possédant une histoire et une identité puissante. Ils partagent l’usage de la protestation. Ecoutons Dylan dans le volume 1 de ses chroniques : «On m’a appelé le Caïd de la rébellion, le Chantre suprême de la Contestation, le Tzar de la Dissidence, le Duc de la Désobéissance, le Chef des Piques-assiettes, le Kaiser de l’Apostasie, l’Archevêque de l’Anarchie et la grosse légume. Mais de quoi diable parle-t-on ? Ce sont d’horribles distinctions.» Dylan est bien un protestataire, mais il y a là à l’évidence une relecture ironique de ce statut d’icône qui lui a été attribué. Aït Menguellet est aussi un protestataire qui se dit apolitique mais déclare ne pas pouvoir rester neutre : «Je reste fidèle à mes convictions démocratiques, à mes convictions sur les droits de l’Homme et les libertés.» Institué lui aussi en icône, il porte un regard modeste sur son engagement et le rayonnement de celui-ci : «Je suis avant tout un regard porté sur l’espace et le monde qui m’entoure», déclarait-il dans une interview accordée à Algérie Actualité en 1984. Ils ont donc en commun une attitude rebelle vis-à-vis de la culture dominante. Dylan proteste contre le Moloch, nom donné au capitalisme US par Allan Ginsberg, le poète de Hurlement, Evangile de la Beat Generation dont Dylan s’est senti légataire. Ils partagent encore la poésie. Chacun de son côté a érigé la poésie comme socle de son univers. Ils ont en commun la polysémie qui se dégage de leurs textes et qui favorise plusieurs interprétations. Ils sont l’un et l’autre les héritiers d’un courant poétique et les démiurges d’un nouvel univers poétique. Selon l’un de ses exégètes, Jean-Michel Guesdon (Bob Dylan, la totale), Bob Dylan a connu trois périodes dans son évolution poétique :

a) La protest song (contre la guerre du Viêtnam, le racisme anti-Noir, contre l’invasion de la baie des Cochons, pour les droits civiques).

b) La poésie surréaliste au sens large, le psychédélisme, les poètes de la Beat Generation, le cut up de William Burroughs.

c) Le Born again, c’est-à-dire la renaissance avec un retour à la Bible et à l’Ancien testament.

Ainsi Dylan est-il passé d’une mystique de la poésie à une poésie mystique.Aït Menguellet a connu, pour sa part, dans sa carrière, plusieurs phases poétiques qui se sont succédé dans l’imperceptible fluidité d’un fondu enchaîné. Ses débuts sont ceux d’un poète de l’amour à un moment (années 1967-68) où ce thème était traité dans la société kabyle par l’omerta et l’interdit. Son talent à dédramatiser l’interdit par la sublimation poétique a constitué une étape dans la transformation sociologique des foyers kabyles. Avec lui on pouvait enfin écouter des chansons d’amour à la radio.Hacène Hirèche a raison lorsqu’il écrit qu’«Aït Menguellet a introduit l’amour dans les foyers kabyles. Les sujets les plus tabous de la société la plus frappée d’omerta y viennent enfin se dénouer comme par magie, dans le mystère du verbe ciselé.»Dans cette période, Aït Menguellet est le poète de l’amour déçu, un peu à la manière de Si Mohand U M’Hand dont il connaît l’œuvre par cœur et dont il se revendique. Très vite cependant, il va transcender cette exaltation novatrice du sentiment amoureux, toujours courtois chez lui, pour des thèmes beaucoup plus engagés, non pas au sens sartrien du thème – Sartre avait un sens de l’engagement radical et flamboyant , mais au sens que Mouloud Mammeri donnait à l’engagement c’est-à-dire rendre audibles et visibles ceux qui ne le sont pas.Sublimer l’amour, la résistance, la liberté de critique chez les humbles. La plus longue période étant celle où le poète porte sur le monde un regard de sage. «Philosophe», il réinvente une forme de sagesse kabyle. Esprit critique, il s’en prend avec beaucoup plus de tact que le sulfureux Bob Dylan à l’institution des pouvoirs politiques et religieux, mais aussi à la pesanteur des traditions. Il a chanté contre la dictature, contre l’armée. Il a exalté l’égalité homme-femme.La grande singularité de sa poétique, c’est l’art d’avoir institué son individualité en reflet collectif.Il a l’art d’élaborer des images qui lui appartiennent mais dans lesquelles chacun se reconnaît.Mais contrairement à Bob Dylan, Aït Menguellet ne revient pas vers la religion. Il porte un regard critique qu’il n’avait pas nécessairement à ses débuts, sur la religion.

Ce qu’ils ne partagent pas ?

Même s’il occupe une place contestataire inspirée de la contre-culture de la Beat Generation, Dylan appartient à une culture dominante dans le monde, la culture américaine dont le champ d’influence recouvre toute la planète, particulièrement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Aït Menguellet, lui, appartient à une culture kabyle minorée par une culture algérienne déjà minoritaire dans le monde. C’est dire la différence d’échelle. Dylan a influencé de nombreux jeunes à travers le monde. Aït Menguellet influence, lui, de nombreux jeunes à travers tous les pays où vivent des Berbères. Bob Dylan était partisan de la déglingue, Aït Menguellet au contraire fait figure de sage, de quasi-ermite. Bob Dylan a très tôt nourri une certaine idée de la réussite contrairement à Lounis AÏt Menguellet. Ce qui correspond aussi à la différence des substrats culturels.

Je crois qu’il est bon d’insister sur la longévité de Dylan et d’Aït Menguellet.

Bob Dylan a fêté ses soixante ans de chanson et Aït Menguellet célèbre ses 50 ans de carrière cette année.

L’un et l’autre connaissent une longévité exceptionnelle dans un métier de l’éphémère. Celle-ci s’appuie sur un réel talent à toucher un public inter générationnel. Il s’appuie aussi sur une capacité à se renouveler et à s’adapter musicalement. Mais surtout, cette longévité est favorisée par l’intemporalité de leur poésie. L’émotion qui s’en dégage défie les époques, les modes, les formes, pour s’adresser à l’essence même des êtres. Cette capacité à défier le temps est vraiment la marque d’une sorte de poésie prophétique. Et cette poésie essentielle, d’où qu’elle parte, d’un petit village de Kabylie ou d’une mégalopole comme New York où Dylan a fait ses débuts, au-delà des langues, dominantes ou dominées, devient tout de suite universelle.

A. M.

 

 

*) Cette chronique est tirée de mon intervention «Bob Dylan et Lounis Aït Menguellet ; de l’universalité dans la protestation dans la chanson» au colloque international qui vient de se tenir à l’université Mouloud-Mammeri de Tizi-Ouzou sous le titre: «Lounis Aït Menguellet, 50 ans de chanson». C’est l’occasion ici de remercier Mme Nora Tigziri, de m’avoir invité, mais aussi l’ami Hacène Hirèche qui m’a mis en contact avec l’équipe des organisateurs et qui m’a donné un avis sagace sur le fond de mon approche.

Je suis impressionné par la richesse des communications et la jeunesse des chercheurs.

 

Share this post


Link to post
Share on other sites

Join the conversation

You can post now and register later. If you have an account, sign in now to post with your account.

Guest
Reply to this topic...

×   Pasted as rich text.   Paste as plain text instead

  Only 75 emoji are allowed.

×   Your link has been automatically embedded.   Display as a link instead

×   Your previous content has been restored.   Clear editor

×   You cannot paste images directly. Upload or insert images from URL.

Sign in to follow this  

×
×
  • Create New...