Après avoir lu l'anti-plaidoyer d'elkhayam sur les intellectuels algériens, j'ai replongé quelques minutes dans le "Plaidoyer pour les intellectuels" de Jean-Paul Sartre que je n'avais utilisé que pour une recherche (

) puis remisé au niveau des volumes "classés" philosophes de ma bibliothèque (ce n'est pas de la "frime"

).
Je m'étais souvenue - en gros - de sa définition de l'intellectuel : une personne qui vit du produit de son esprit. J'avais à l'époque défini ce qu'était un intellectuel algérien : faute qu'il produise beaucoup, j'avais élargi le mot "intellectuel" à une plus grande sphère : toute personne ayant fait des études universitaires ...
Mais il est certain qu'entre un grammairien tel que Mohammad al-Atfiyyache et un Rachid Boudjedra, l'un est à l'Océan Pacifique ce que l'autre est à la Mer Morte : les contenants ne sont pas les mêmes.
Zombretto a simplement et bien dit : plus préoccupés à la pomme de terre qu'à la page remplie. Non pas que ce soit de leur faute. L'accusation est ailleurs. Certes, les intellectuels algériens - du moins ceux qui sont des "intellectuels" - y vont de leurs torts. Mais le Grand Lamineur de fond est cette Petite Nébuleuse, ce Trou Noir qui cogite au haut du sommet et qui nous laisse la panse vide et l'esprit lessivé.
Il n'est pas jusqu'à Kateb Yacine qui, se détournant de ses oeuvres premières si magnifiques, ne se soit pas lancé dans la pantomime du slogan politique : "L'homme aux sandales de caoutchouc" et "La guerre de 1000 ans" pour répondre à l'idéologie du moment : le "socialisme à l'algérienne" et la nationalisation des hydrocarbures sous Houari Boumedienne.
Mais, enfin, nous dira-t-on, il y a Assia Djebbar, Mohamed Arkoun, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Djamel ed-Dine Bencheikh, Ibn Badis, Abdelkader, Rachid Mimouni, etc.
Le Panthéon se referme et s'endort sur ses lauriers même si je suis sceptique et n'ose pas mettre Djebbar et Arkoun ou Bencheikh dans la marmite algérienne car ils sont ailleurs, là, où ils ont été consacrés. M'enfin, comme dirait Gaston Lagaffe (eh oui ! j'ai mes lectures !)
Le degré zero de l'écriture, mieux le degré zero de la pensée, pour plagier Bourdieu. Car la clé est ici : la Pensée.
Elle ne peut qu'être unique, elle ne saurait avoir le droit de se plurialiser, de s'innover, de produire. Si elle le fait, elle devient dangereuse et qui dit danger, dit destruction. Car dans ses cogitations internes, la Petite Nébuleuse au sommet craint ce danger.
Pourtant, Sartre devrait les rassurer ! Ne dit-il pas :
"1° le technicien du savoir pratique est recruté d'en haut. Il n'appartient plus, en général, à la classe dominante mais celle-ci le désigne dans son être en décidant des emplois ... L'emploi, comme poste à pourvoir et rôle à jouer définit a priori l'avenir de l'homme abstrait mais attendu : tant de postes de médecins, d'enseignants, etc. /.../ Ainsi la classe dominante décide du nombre des techniciens du savoir pratique en fonction du profit qui est sa fin suprême.
2° la formation idéologique et technique du spécialiste du savoir pratique est, elle aussi, définie par un système constitué d'en haut (primaire, secondaire, supérieur) et nécessairement sélectif. La classe dominante règle l'enseignement de manière à leur donner : a) l'idéologie qu'elle juge convenable (primaire et secondaire) ; b) les connaissances et pratiques qui les rendront capables d'exercer leurs fonctions (supérieur).
Elle leur enseigne donc a priori deux rôles : elle fait d'eux à la fois des spécialistes de la recherche et des serviteurs de l'hégémonie, c'est-à-dire des gardiens de la tradition. Le deuxième rôle les constitue /.../ en "fonctionnaires des superstructures"."
Mais, moi, j'ajouterai que le noyau formant les intellectuels algériens, lui aussi, connaît sa propre perversion : il est l'élite, refermée sur elle-même, non dispensatrice de savoir et, de ce fait, l'hégémonie de la sphère dominante les aide tout en s'aidant. Houari Boumedienne n'avait-il pas fait de même avec les paysans "pauvres" : une "révolution agraire" qui a fabriqué des paysans fonctionnaires au sein même de cette grande frange d'agriculteurs : nourris de miettes du pouvoir, ils ont été des gardiens vigilants au service de ceux qui les ont créés.
Ainsi en est-il des intellectuels algériens : laminés, certes, pour empêcher toute forme de pensée novatrice, donc contestataire, mais aussi relégués dans un élitisme qui est tout aussi pervers : la classe des pensants.
Nous avons le bussiness-man muni de son mobile, de son 4x4, de sa villa de 10 pièces. Nous avons les pères tranquilles de l'intellect qui, du haut de leur montagne, fustigent les religieux imposés ça et là pour occuper le terrain culturel via le terrain "spirituel". Mais, comme le dit Zombretto, "l'intellectuel" ou le post-gradué (c'est mieux) rejoint par la force des choses : la matérialisation de la Pensée en préoccupations intrinsèques, faisant en sorte que les intellectuels - comme dans les démocraties - n'ont plus de pouvoir.
Sauf qu'en Algérie, ils n'ont jamais eu ce pouvoir.
Voilà pour l'instant. Il est possible que je revienne sur certaines de mes idées car je me remets toujours en question ...
