Algérie: des colons aux colonels
Camps, extermination, éradication
SADEK SELLAM, extrait du livre "Parler des camps, penser les génocides", Textes réunis par Catherine Coquio, Albin Michel 1999, pp 322-348.
Depuis 1830,1'Algérie a été et demeure le théâtre de violences souvent meurtrières. Les théories sur l'universalité des droits de l'homme sont venues trop tard pour que les brutalités de la conquête coloniale soient classées parmi les actes juges fortement répréhensibles par l'opinion. Les défaillances du droit international de l'après-guerre, en rendant malaise la qualification des massacres collectifs perpétrés dans les anciennes colonies, ont contribué à maintenir une sorte de morale à deux vitesses. Quant aux tueries qui ensanglantent l'Algérie depuis 1992, et aux internements massifs qui accompagnent la politique du tout répressif, leur appréciation bute sur l'opacité du régime algérien, sur l'invocation par ce dernier de la « souveraineté nationale » pour refuser une commission d'enquête, et sur le brouillage entretenu par les militants de «l'éradication», qui vont parfois jusqu'à interdire que soit posée la question: qui tue ?
Compte tenu des insuffisances de la recherche sur l'histoire de l'Algérie contemporaine, le présent article n'a pas la prétention d'apporter des réponses définitives à toutes les questions posées par ceux qui souhaitent donner un statut aux violences qu'a connues l'Algérie aux XIXe et XXe siècles. Il se contente de restituer les faits susceptibles de fournir le support d'une réflexion approfondie sur la nature des violences coloniales et post-coloniales réunies. Les commentaires sur la genèse et le contexte des événements relatifs à l'actuelle crise algérienne tentent de relativiser la portée des discours idéologiques destinés à dissimuler à l'opinion internationale la gravité d'un acte comme le coup d'État du 11 janvier 1992. Une telle démystification s'impose à quiconque veut avoir un jugement équitable sur l'ampleur et les origines des souffrances endurées par le peuple algérien, aussi bien avant la décolonisation qu'après.
L'État algérien né de la décolonisation a mis au centre de son discours la nécessité de rompre avec la période coloniale et ses pratiques. La suppression des « séquelles du colonialisme » figurait parmi ses priorités. La volonté de marquer sa différence avec l'ancienne administration coloniale a été affirmée en même temps qu'a été mis en avant le thème de la « spécificité » de la voie algérienne de développement. La crédibilité de ce discours a cependant fini par être mise en cause, quand les injustices postcoloniales commencèrent à être comparses aux iniquités de la colonisation. On chuchotait alors que la superbe de certains colonels de l'Algérie indépendante n'avait rien à envier à la morgue des anciens colons. Mais on continuait de créditer le pouvoir d'une intention de se réformer de l'intérieur.
C'est quand les réformateurs du gouvernement Hamrouche furent victimes d'un véritable coup d'État, le 5 juin 1991, que la comparaison entre le système colonial et le type de pouvoir choisi pour contrer la montée des islamistes est devenue de plus en plus fréquente Les violences consécutives au coup d'État du 11 janvier 1992 rendirent plus légitimes encore les parallèles entre l'arbitraire colonial et les singulières pratiques adoptées par le pouvoir qui enterra la Constitution démocratique de février 1989. Voilà pourquoi il est possible d'examiner l'hypothèse d'une continuité avec le système colonial tacitement assurée par les militaires et les politiques qui, juste par refus de l'alternance démocratique, s'exonèrent de toute référence juridique ou morale. Les ressemblances sont en effet nombreuses entre les tueries des années 1990 et les massacres collectifs de la période coloniale.
PÉRIODE COLONIALE: CRIMES DE GUERRE
ET CRIMES CONTRE L'HUMANITÉ
La politique de la France en Algérie aurait dû reposer sur la convention dans laquelle le général de Bourmont promettait, lors de la prise d'Alger le 5 juillet 1830, que l'« exercice de la religion mahométane restera libre; la liberté de toutes les classes d'habitants, leur religion, leurs propriétés, leur commerce ne recevront aucune atteinte. Les femmes seront respectées. Le général en chef en prend l'engagement sur l'honneur (1)».
Le non-respect de cette « parole donnée à l'Islam » (L. Massignon), qui fut à l'origine de la durable crise de confiance entre la France et les musulmans d'Algérie, commença deux mois après cet engagement solennel, lorsque le successeur de Bourmont, le général Clauzel, inaugura la politique de privation de la religion musulmane de ses moyens d'existence par la confiscation des habous (biens de main-morte servant à l'entretien des lieux de culte, au financement de l'enseignement religieux et de l'action de bienfaisance) (2). C'est que les références au droit et à la morale durent être relativisées au profit de la conquête militaire (3) et des besoins de la colonisation terrienne, dont les appétits conduisirent au labour d'un grand nombre de cimetières musulmans (4).
La « pacification », qui dura jusqu'au « nettoyage de la Kabylie » en 1857, fut obtenue au prix de la systématisation des razzias par le général Lamoricière et la politique de la « terre brûlée » du maréchal Bugeaud. De nombreuses affaires datant des débuts de la conquête confirment que l'armée d'Afrique accepta de mener une « guerre sans lois » (Pierre Montagnon), dans laquelle la fin justifiait souvent les moyens. Certaines opérations s'apparentaient à des crimes de guerre caractérisés. L'un des plus spectaculaires actes de cruauté froide, classable parmi cette catégorie de violences, fut le massacre, en avril 1832, de la petite tribu des Ouffia qui fut décidé par le gouvernement policier du duc de Rovigo. Soupçonnée d'avoir commis un vol dont avait été victime un cheikh rallié à la France qui se rendait à Alger en provenance de Constantine, la tribu des Ouffia fut exterminée près de Maison-Carrée, « sans enquête, ni preuve (5) ».
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