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Qui est Edgar Morin
Bonjour
faisaon connaissance avec Edgar miorin
Antoine SPIRE. —Edgar Morin, est-il seulement besoin de vous
présenter ? Ce que l’on peut dire de vous, d’abord, c’est que vous
avez été résistant — une résistance qui vous a conduit au Parti
Communiste, dont vous êtes vite sorti en 1951, puis vous avez
écrit une série de livres qui font de vous un esprit protée. Vous
êtes un homme, nous allons le voir aujourd’hui, capable de parler
à la fois de sciences, de philosophie et de politique. Finalement,
on a l’impression qu’aucun domaine ne vous a échappé.
Un confrère journaliste a dit de vous : « C’est le Magellan aux
quatre coins de la pensée. »
Alors « Magellan aux quatre coins de la pensée » est notre
invité, et pour discuter avec lui, Anne Laurent, de la revue Esprit,
Michel Field de Télérama et France Culture et Frédéric Ferney du
Figaro.
Edgar Morin, est-ce possible, au XXe siècle, d’être cet homme
protée ? Est-ce que cela a un sens d’être ce que Léonard de Vinci
a été à la Renaissance ? D’ailleurs vous parlez dans un de vos
livres — si mes souvenirs sont bons, je crois que c’est dans le livre
sur l’Europe — d’une nouvelle Renaissance. À vos yeux, il y a une
nouvelle Renaissance et le héros de la nouvelle Renaissance, c’est
vous. Au fond, vous êtes l’homme qui essaie de couvrir tous les
champs. Est-ce que ce n’est pas un pari impossible au XXe siècle ?
Edgar MORIN. —Je ne me suis jamais posé comme héros en
quoi que ce soit ; la question est de savoir si la mission est possible
ou non, cela ne peut se vérifier que dans les résultats. J’ai
une fois entendu un critique dire à un auteur : « Si tu ne te plantes
pas, ce sera super ! » Je pense que sur cette question si on ne
se « plante » pas, c’est très bien. Pourquoi ? Parce que les curiosités
fondamentales de tout être humain, ce que d’ailleurs
exprime bien notre culture, celle des humanités, qu’exprimaient
aussi bien Pascal, Descartes, Montaigne, La Bruyère,
etc., c’est d’essayer de nous situer, nous les hommes, dans le
monde, de nous connaître dans l’univers, dans la société. Or,
aujourd’hui, les connaissances arrivent par les sciences, biologiques,
physiques, sociales. Est-ce qu’il est interdit, vraiment,
de réfléchir là-dessus ? Actuellement, sort le livre de Stephen
Hawkins sur l’univers, le cosmos, alors que faut-il faire ? N’en
pas tenir compte ? Il y a les livres de Reeves, d’Hawkins, de
Schatzman, etc. Est-ce que l’on n’a pas le droit de réfléchir làdessus
? Moi, je ne suis pas touche-à-tout dans ces sciences, je
ne touche pas les objets des laboratoires, ni les microscopes, ni
les télescopes, mais j’ai le droit de réfléchir sur les théories.
Maintenant, c’est le résultat qui compte ! J’ai écrit un livre sur
l’hominisation, il y a maintenant plus de quinze ans, il faut voir
si ça « tient » ou si ça ne « tient » pas ! Dans La Méthode, je puise
à des sources scientifiques, en disant si c’est vrai ou si c’est faux.
Les sciences sont aussi un pari difficile, on risque de se planter.
J’ajouterai que tout le monde est « touche-à-tout », nous avons
tous des idées sur l’amour, sur l’univers, sur la mort, sur les femmes,
sur le sexe, sur tout ! Seulement, nous les avons, « comme
ça », en improvisant ; moi, j’essaie d’alimenter mes idées en
allant aux sources, c’est tout !
Antoine SPIRE. —Votre projet est surtout d’articuler tout ça.
Vous expliquez dans Pour sortir du XXe siècle qu’il faut utiliser
toutes les grilles d’interprétation de la réalité, les articuler les
unes avec les autres pour, effectivement, essayer de comprendre
l’ensemble de la réalité. Est-ce possible ?
Frédéric FERNEY. —Nous avons la chance d’avoir Edgar
Morin avec nous, oui, mais lequel ? L’impétueux ou le débonnaire,
le boulimique ou le marginal, le sociologue ou le savant,
l’ancien communiste ou l’ancien résistant, ou le soixante-huitard
new left ? Edgar Morin, oui, mais lequel est avec nous
aujourd’hui ?
Edgar MORIN. —Chacun a plusieurs personnalités, tantôt
l’une domine et met les autres un peu dans le placard. C’est à
vous de savoir si vous allez susciter telle ou telle personnalité,
pour le moment je reste polyscopique, nous allons voir ce qui
va se passer…
Anne LAURENT. —Il me semble qu’au fond ce n’est pas le mot
de sociologue qui vous ressemble le plus, même si c’est une définition
comme une autre, mais plutôt analyste, vous êtes un analyste.
Vous avez un noeud gordien, et au lieu de le trancher —
probablement par une certaine humilité — vous faites comme
une tricoteuse avec sa laine, vous tirez les fils et une fois que le
noeud est étalé, vous constatez que c’est un labyrinthe. Sans
donner aucune solution, mais en montrant le labyrinthe. Pourquoi,
éternel étudiant, vous avez toujours été un apprenti sorcier
— parce qu’une fois que l’on a le labyrinthe, on est bien
embêté ! —et pourquoi ne vous êtes-vous jamais autorisé à
devenir grand sorcier comme la plupart de vos collègues ?
C’est-à-dire en fournissant au moins quelques hypothèses,
quelques concepts, quelques théories, même éphémères, mais
sur lesquelles on puisse se réconforter un moment.
Edgar MORIN. —J’ai fait quelques essais théoriques, mais actuellement
on me connaît plus sous un autre aspect ; par exemple, il
y a un article de Leroy-Ladurie sur ce livre (il montre Vidal et les
siens) disant : « On retrouve le très bon Edgar Morin de Plozévet,
des Stars, etc. », il est évident que pour lui, comme pour beaucoup
de gens, mon effort de La Méthode est une erreur ou une déviation.
Frédéric FERNEY. —Il est vrai que le dernier Edgar Morin, c’est
plutôt l’Edgar Morin affectif, le fils de Vidal Nahum, c’est
encore un Edgar Morin que l’on n’attendait pas.
Antoine SPIRE. —Il faut dire que vous venez de sortir Vidal et
les siens, qui est une réflexion sur votre père, sur cet homme
mort à 91 ans. Cela donne de vous une image étonnante, parce
que je me sens contraint de faire le lien avec un des premiers
livres qui a fait sensation, Autocritique, votre réflexion sur votre
adhésion au Parti Communiste français, où vous abordiez aussi
ces problèmes affectifs. J’ai un souvenir très brûlant de ce que
vous disiez sur la solitude de l’homme qui quitte un appareil,
une manière de penser collective. Dans Vidal et les siens, on
retrouve, non pas la solitude, mais la solitude du père et la difficulté
de rapport entre le père et le fils.
Edgar MORIN. —J’ai fait Autocritique pour essayer de comprendre
pour quelles raisons je suis devenu communiste, en pleine
guerre mondiale, alors que rien dans ma culture et dans ma
forme d’esprit ne me prédisposait à devenir stalinien, puis de
quelle façon je me suis déconverti. Pour l’expliquer, j’ai évidemment
parlé de nombreuses étapes de ma vie, mais ce n’est pas une
vraie autobiographie. Dans Vidal et les siens, je suis parti d’une
sorte d’exigence profonde qui s’est imposée à moi, après la mort
de mon père ; il voulait donner son corps à la médecine, c’est-àdire
disparaître dans ses dernières traces physiques ; quelque
chose en moi s’est révolté contre ce fait et j’ai voulu restituer sa
vie. Il est évident que je ne fais pas la biographie d’un individu,
j’ai voulu parler des siens, de son ascendance, de ces juifs sépharades.
J’ai voulu parler d’un phénomène qui est l’acculturation,
c’est-à-dire comment on devient français, comment on devient
occidental en partant de l’Orient, sans cesser d’être oriental.
Mon regard fut celui de quelqu’un qui aime pratiquer les sciences
humaines, la sociologie, l’histoire, la psychologie —tout ça
est très lié — alors, je l’ai fait à ma façon. Ce livre respecte la vie
de quelqu’un et essaie de la comprendre à travers son ascendance,
mais aussi sa descendance, c’est-à-dire pas seulement
moi, mais encore les petits-enfants qu’il a eus.
Michel FIELD. —J’aimerais mettre ce livre en rapport avec la
première question d’Antoine Spire sur l’aspect épistémologique
de votre travail. Ce livre affectif où, d’un certain point de
vue, vous allez à la recherche de votre propre identité, ne recèlet-
il pas l’aveu d’une contradiction que vous n’assumeriez pas
totalement, entre votre travail théorique, qui a toujours consisté
à jouer le mouvement contre les séparations disciplinaires,
à jouer la frontière, à jouer la complexité, c’est-à-dire, finalement,
à travailler sur des domaines théoriques où la notion
même d’identité était au coeur d’une critique. Autrement dit,
est-ce qu’il n’y a pas dans ce livre comme un aveu conscient ou
inconscient d’un besoin de construire son identité, de
s’enraciner ? Moi, j’ai lu votre livre, avec toute la part personnelle
et affective qu’il contient, comme une sorte d’aveu que
votre position théorique n’était pas tenable, jusqu’au bout,
pour un individu.
Edgar MORIN. —Vous pouvez le voir sous cet angle-là, mais
moi, je peux le voir sous un autre angle. Par exemple, dans tout
ce que j’ai écrit, et notamment dans Autocritique, écrit en 1958,
j’ai toujours formellement dit que l’observateur doit s’observer
lui-même dans son observation. C’est ce point de vue que j’ai
pris pour raconter ma propre histoire dans le monde politique.
Cette même idée, je l’ai eue dans le domaine de l’histoire : j’ai
toujours pensé, et écrit, que l’historien doit s’historiser quand
il regarde l’histoire. Nous le savons aujourd’hui pour la Révolution
française, où toute vue de la Révolution française dépend
des expériences vécues par la génération qui écrit le livre. Dans
La Méthode, une des idées clés est de dire qu’aujourd’hui il n’y a
pas de connaissance sans que le connaissant essaie de se connaître
et de se situer. De plus, pour moi, la notion de sujet est
une notion absolument clé, et j’ai fait un effort pour définir
cette notion.
Antoine SPIRE. —Edgar Morin, vous ne répondez pas bien !
Edgar MORIN. —Attendez, j’essaie…
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